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Nous nous rendons à l’aéroport proche de Gatwick à 6h30 ce lundi matin afin d’embarquer vers Dublin. Le vol est à 9h25. Nous prenons le temps de prendre le petit déjeuner et échangeons avec le personnel du café où nous nous sommes installés.

Je questionne Mary pendant qu’elle prend nos commandes et nous les apporte. Sans vouloir la mettre dans l’embarras vis-à-vis des autres clients, elle nous accorde quelques minutes : elle est anglaise mais ne porte pas la politique en considération. Selon elle, c’est un monde globalement corrompu, qui pense surtout à ses proches et à ses intérêts propres. Pour ce qui est de l’Europe, c’est encore pire. Elle ne pense pas que les anglais aient beaucoup à gagner avec l’Union européenne et la monnaie unique. Elle nous signifie qu’elle doit retourner au travail, je la remercie. En sortant, j’échange rapidement mes coordonnées et en donne également à ses collègues qui me regardent, amusés et intrigués.

Après être arrivés à notre hôtel de Dublin, Paul-Antoine et moi-même appelons l’équipe qui nous aide à mettre sur pieds ce périple : le bureau de l’Assemblée nationale et les membres du comité de suivi de ma Marche qui est toujours en service. Nous nous coordonnons ainsi en permanence. Je profite de l’heure de midi pour traiter également quelques dossiers avec ma permanence d’Oloron et mon adjointe à la mairie de Lourdios-Ichère, Marthe. J’honore également un entretien téléphonique avec une jeune étudiante de première année à Sciences Po Bordeaux qui travaille sur la notion d’engagement en politique. Puis pour finir la séquence, je fais rapidement le point avec Averill sur la situation de l’APMM (Association des Populations des Montagnes du Monde) et sur l’avancement des dossiers en cours : mon possible déplacement à Cusco (Pérou) les 23 et 24 mai prochains où ma présence est très vivement souhaitée. Je lui indique que cela m’est très difficile parce que je terminerai à peine mon périple européen. Je ne tiens pas non plus à donner l’impression d’être quelqu’un qui se déplace trop et qui se disperse.

A 15h00, l’ensemble des coups de fils les plus urgent sont passés. Nous nous dirigeons vers l’arrêt de bus le plus proche. Nous prenons un bus à double étage et nous grimpons au-dessus du chauffeur pour profiter de la vue. Le voyage jusqu’au centre-ville dure 30 minutes, ce qui nous permet de discuter avec notre voisine d’origine russe. Elle est venue il y a 20 ans alors qu’elle ne parlait pas l’anglais. Les pays anglo-saxons constituaient un symbole pour elle et, en côtoyant la population autochtone, elle s’intégra progressivement. Elle est femme de ménage et vit dans la banlieue de Dublin. Elle ne se sent pas intégrée et concernée cependant au processus de construction européenne. Nous remarquons de nombreuses pancartes pour les élections, presque à chaque poteau électrique et lampadaire. Notre interlocutrice nous indique en sortant du bus le chemin vers la pépinière de sièges sociaux qui se concentrent sur le sol irlandais dans un nouveau quartier de Dublin et nous salue chaleureusement.

Après avoir admirée la sculpture la plus haute du monde, The spire of Dublin, véritable aiguille culminant à 120 m au-dessus du sol, nous traversons un pont vers la partie sud de Dublin. Sur ce pont j’aperçois un petit attroupement d’une trentaine de personnes dépliant de petits drapeaux noirs. Ils semblent s’installer sur ce pont, l’un des points névralgiques de la circulation entre les deux rives. Je questionne un homme d’une petite cinquantaine d’année, Malachy Steenson, alors que les petits drapeaux noirs commencent à fleurir dans les mains des personnes qui nous entourent. Je lui demande quel est l’objet de ce rassemblement. Il m’explique qu’ils sont venus commémorer le 33ème anniversaire de la mort d’une figure de l’Irlande : Bobby Sands. Il a déclenché un mouvement de grève de la faim dans les prisons irlandaises en 1981 : ils seront 10 à décéder à cette occasion. Lui résista 66 jours durant, jusqu’à ce jour du 5 mai 1981. Le drapeau irlandais flotte au milieu de ses masses noires. Ce rassemblement me parle spontanément car comme tous ceux de mon époque, j’ai été très marqué par la tragédie irlandaise. Je ne peux pas oublier que plus tard moi aussi j’ai fait une grève de la faim.

Nous échangeons pendant près de 45 minutes avec eux. Je leur explique mon parcours, mes combats, et peu à peu la discussion devient très amicale. Malachy Steenson nous apprend avec fierté qu’il est candidat aux élections locales à Dublin sur une liste indépendante. Il nous dit que la participation aux élections européennes devraient être élevée par ailleurs puisque elles ont lieu le même jour que les élections locales : une bonne raison de se déplacer. Il nous dit que l’Europe est une très bonne chose, que ses fondements doivent être renforcés car l’Europe c’est avant tout la paix entre des peuples. Mais il refuse les derniers traités, notamment celui de Lisbonne qui donne à son avis bien trop d’importance à la commission et aux gouvernements nationaux. Il estime que ceux qui nous gouvernent et prennent les décisions aux noms des européens ne sont pas élus directement pas eux. Il pousse son raisonnement en se demandant si l’Union européenne peut être qualifiée de démocratie. Songeur, il en vient même à se demander tout haut si ce n’est pas la même union soviétique sans les chars. Il a particulièrement en travers le plan d’austérité qui a été imposé dans son pays sans aucune discussion possible et sans, à ses yeux, qu'aucun résultat tangible n'ait été enregistré pour les classes populaires et l’Irlande en général. Selon lui, le taux de chômage reste toujours au niveau de 16%. Seules les banques semblent avoir tirées leurs épingles du jeu.

D’autres manifestants se rapprochant, nous ouvrons le cercle de la discussion : le parlement européen aurait selon eux un pouvoir bien trop faible. Ils sont convaincus que la place du citoyen doit être considérablement renforcée dans cet espace absolument nécessaire que constitue l’Europe.

Ils sont tous unanimes : le redressement est fragile. Les irlandais ont eu à faire depuis quelques années maintenant de nombreux sacrifices imposés notamment par la Troïka (FMI, BCE, Commission). Le peuple irlandais a subi. Les prestations sociales ont diminué. Mais la reprise est légère et ils nous affirment qu’elle est localisée dans le secteur des services… tout le reste du tissu économique en dépend. Ils n’ont plus d’industrie et l’agriculture est très fragilisée.

Je leur propose de faire une photo, ce qu’ils acceptent chaleureusement. Nous prenons ensemble les drapeaux, main dans la main.

Dublin, 5 mai
Dublin, 5 mai
Dublin, 5 mai

Après cet échange touchant, nous quittons ce pont pour nous rendre aux docks. En croisant deux jeunes femmes, nous entamons la discussion au motif banal suivant : elles nous demandent si nous avons du feu, ce que je leur offre naturellement. Elles sont toutes deux étudiantes en littérature anglaise et sont ici pour l’ensemble de leurs études bien qu’elles ne soient pas irlandaises : Kim est originaire de Thessalonique en Grèce, et Giovanna est de Sicile. Elles sont très heureuses d’être en Irlande pour étudier et ont beaucoup d’amis irlandais mais également étrangers. Elles apprécient l’ouverture dont fait preuve la population. Nous les remercions et poursuivons notre chemin.

En nous rendant vers le siège social de Google, nous demandons à Joe si nous sommes sur le bon chemin. Il est irlandais et coïncidence, il habite à deux rues de l’entrée même du siège de l’entreprise. Il nous rassure et nous dit que nous avons un bon sens de l’orientation. Je lui demande comment vit ce quartier avec la présence de tant de grandes firmes internationales. Il m’assure que le climat est détendu, et que les personnes qui y travaillent sont de multiples nationalités. A ce moment, un homme d’une trentaine d’année m’apostrophe : « Monsieur Lassalle ? » Il n’en est pas certain. Je le lui confirme.

En remerciant Joe de nous avoir orientés, nous faisons la connaissance de Julien, français installé depuis peu à Dublin qui travaille justement pour Google dans la filière marketing publicitaire. Je lui demande s’il peut guider notre visite dans ce site prestigieux, mais il m’indique qu’il est sur le chemin du retour et qu’il doit bientôt rentrer. Nous convenons de marcher quelques centaines de mètres et de nous arrêter vers Temple Bar, un des quartiers les plus animés de Dublin. Nous nous installons dans un pub traditionnel. Cadre supérieur chez Google, il commence à parler passionnément de son entreprise. Le siège social de Dublin couvre l’ensemble de la zone Europe, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Manifestement, il prend notre démarche très au sérieux. Il n’est plus pressé du tout. Soudain j’entends prononcer mon nom à une table voisine. Un homme d’une trentaine d’année lui aussi s’avance vers nous et dit : « Je suis très heureux de vous rencontrer ici, Monsieur le député. »

Alexandre, militant socialiste, est un ancien proche collaborateur au sein du cabinet du maire toulousain déchu en mars 2014, Pierre Cohen. Il boit un verre à une table adjacente et nous invite cordialement à rejoindre son petit groupe. Nous terminons la conversation avec Julien. Avant de rentrer chez Google, il était web développeur chez Auchan Il est très fier de sa promotion chèrement acquise et confirme qu’au moins 50% de ses collègues ne sont pas irlandais. D’ailleurs, il nous affirme que le projet d’investissement annoncé depuis peu par Google d’un montant d’une dizaine de millions d’euro ne créera qu’une soixantaine d’emplois pérennes. Il en serait de même chez Microsoft, également implanté non loin de là. Il ne souhaite pas trop rentrer dans les détails de sa mission. Sur un plan plus général, lui aussi est persuader que le peuple irlandais a consenti des efforts considérables pour un bien faible résultat. Le taux de chômage reste toujours aussi élevé. Il ne voit pas de création d’activité nouvelle. Il a le sentiment que les irlandais, très fiers de leurs identités vivent très mal leurs dépendances à l’Europe. Il est également persuadé que compte tenu des élections locales, le taux de participation au vote européen sera bien plus élevé que dans d’autres pays.

Il n’est plus pressé du tout et nous rejoignons la table d’Alexandre. Il est accompagné de sa sœur Mary, en Erasmus, et de deux autres jeunes filles italiennes étudiant également à Dublin, Giulia et Valérie. Elles ont toutes trois 22 ans et apprécient beaucoup la ville et le pays : « ici les gens sont calme, et puis le pays est très beau ». Elles nous comptent les escapades à vélo, les journées proches des lacs du Connemara. Je continue à les interroger sur leurs perceptions du contexte irlandais et leurs sentiments qui viennent corroborés ceux enregistrer précédemment. Les jeunes italiennes ne voteront pas non plus et estiment que beaucoup de jeunes de leurs connaissances en feront de même. Curieuse Europe, qui semble pourtant bien une réalité, en considérant l’incroyable brassage des populations, mais dont les citoyens, et en particuliers les plus jeunes qui sont ceux qui se déplacent le plus, déclarent ne pas vouloir voter.

Paul-Antoine me signale que je suis l’invité de France Info pour le journal du soir et que l’interview démarre dans 5 minutes. Je sors du pub, m’engouffre dans une ruelle sous une légère bruine afin de trouver un calme tout relatif alors que des groupes passent de temps à autres à mes côtés. Une fois l’interview réalisée, je reviens vers Paul-Antoine et Alexandre qui m’attendent un peu plus loin : ils parlent à un couple et à leur fille. Des Angevins. Lui travaille dans une boite hollandaise à l’import-export et est venu à Dublin pour améliorer son anglais pendant un mois. Sa femme travaille comme comptable au théâtre d’Angers et leur fille est en troisième au collège. Elles sont venues le retrouver pendant une petite semaine et profiter de la fête du printemps. Je leur explique ma démarche. Ils se l’approprient immédiatement et déclarent vouloir s’y associer. Ils sont quant à eux des européens convaincus.

De retour à l’intérieur du pub, nous décidons de dîner sur fond de Guinness, la conversation se fait plus légère. C’est un très bel établissement et l’on y mange très bien pour un prix très abordable. Alexandre et ses amis vont eux aussi populariser ma démarche. Paul-Antoine et moi prenons congé et retournons sur nos pas vers le siège social de Google que nous prenons en photo. Il pleut plus fort et il est déjà minuit. Nous devons nous lever à 05h00 pour prendre la direction de Trieste. Nous hélons un taxi qui nous ramène à l’hôtel. Il est lui aussi fort pessimiste sur l’avenir de son pays.

devant le siège de Google

devant le siège de Google

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