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Nous avons pris l’avion de 7h20 pour nous rendre en Italie. Il y a peu de connexions directes entre Dublin et le nord-est de l’Italie. Ce vol nous emmène à Venise où nous retrouvons à 11h00 un de mes amis venu en voiture nous aider : Alain Sanz, Maire de Rebenacq. C’est un vieux compagnon de route. Il vient de réaliser un exploit : il est parti de chez lui où ma femme Pascale et mon adjointe Marthe lui ont amené ma voiture. Il est parti la veille à 21h00 de son village, et 14 heures plus tard, il était là pour nous accueillir à notre descente d’avion. Nous discutons pendant le vol avec la passagère la plus proche. Elle est américaine et était en transit à Dublin. Elle se rend en Italie du Nord rejoindre pour deux semaines son mari qui est en Italie pour raison professionnelle. Elle nous dit qu’elle finit actuellement ses études de droit à Boston. En sa qualité de juriste et d’américaine, je lui demande ce qu’elle pense de la structure politique de la construction européenne. Elle m’assure ne pas être spécialiste, mais avoir déjà pu s’y pencher. Elle adhère au projet et admire la diversité des pays européens. Mais elle trouve que le système institutionnel est complexe et que les rôles et responsabilités ne sont pas assez bien délimités.

Lorsque nous atterrissons à l’aéroport de Venise, nous admirons la cité de la lagune : l’eau est peu profonde, et assez claire, nous en voyons le fond. Des balises flottant sur l’eau nous indiquent pour certaines les conduits d’eau potable et les réseaux d’électricité qui doivent transiter vers Venise, pour d’autres, les autoroutes qui relient le continent à la vieille cité vénitienne. Magnifique carte postale de l’Italie. Arrivés à l’aéroport, nous discutons avec quatre sœurs italiennes qui reviennent d’un voyage à Dublin et qui avaient pris place dans le même vol. Je leur demande si elles iront voter aux élections européennes : elles m’affirment qu’elles se rendront aux urnes, mais ne savent pas vraiment pour qui voter. Quels partis agissent dans l’intérêt des citoyens ? Alain, lui, nous attend à la sortie.

Me voilà de nouveau dans ma voiture. Paul-Antoine a pris le volant, oubliant qu’il était lui aussi quelques heures auparavant dans un pub de Dublin. En chemin vers Trieste, nous admirons la merveilleuse campagne italienne et les longues plaines vénitiennes amoureusement cultivées, d’orge, de blé, de colza. Ci et là, quelques vignes religieusement tenues. Seule ombre au tableau, l’interminable muraille d’acier en forme d’interminable cohorte de poids lourds sur cette voie stratégique est-ouest reliant les Alpes à l’Adriatique. Il me semble, et ce n’est pas peu dire, qu’ils sont encore plus nombreux que chez nous. Nous abordons la côte adriatique. Il fait beau. Nous en prenons plein les mirettes. À quelques kilomètres de Trieste, nous nous arrêtons sur une corniche. Le paysage à changer, la végétation aussi, les collines se font plus sévères. De lourds bateaux de marchandises et de chaland croisent sur l’Adriatique. Au loin, la baie de Trieste offre une perspective enchanteresse. Plus haut, Trieste l’historique s’offre à nous, surplombées par ses forteresses.

Nous nous arrêtons dans le centre-ville, à la recherche d’une liaison internet. Il est 12h30 et notre décision n’est pas encore tout à fait arrêtée. Passer la nuit à Trieste après notre rendez-vous, où continuer dans la nuit en direction de la Slovénie toute proche. Nous sommes maintenant branchés et faisons le point avec Michael et Clémence au bureau parisien. Un sdf-artiste nous a rejoint et nous côtoie désormais comme s’il était le dernier de la famille.

Rapide comme l’éclair, Clémence nous a « dégoté » une chambre à trois lits pour 100 euros à l’hôtel Roma situé à moins d’un kilomètre du lieu où nous nous trouvons, c’est-à-dire en plein centre-ville. Malgré le prix, l’hôtel deux étoiles est d’excellente facture et la chambre fort spacieuse est remarquablement équipée. Le temps d’ouvrir la télévision pour vérifier si elle marche, nous tombons sur un débat mettant aux prises une demi-douzaine d’amis transalpins. Sujet : la campagne électorale des prochaines élections européennes. Les arguments échangés nous rappellent étrangement ceux échangés sur nos télévisions. En gros tout le monde est pour, tout le monde considère qu’elle fonctionne très mal, seul un des protagonistes s’efforce d’expliquer qu’il est furieusement contre. Fin de l’émission.

L’estomac nous rappelle à la raison. Christina, décidément de plus en plus charmante, fournit à Paul-Antoine l’adresse à deux cents mètres d’un Kebab-Pizzeria. Tandis que je fais le point au téléphone avec ma permanence. Nous avons très bien mangé pour dix-huit euros.

J’entreprends une sieste récupératrice tout comme Alain qui s’endort au quart de tour, tandis que Paul-Antoine communique les photos et met la dernière main au compte-rendu de Dublin. À 16h00, nous sommes au café Saint Marco, via Cesare Battisti, remarquable établissement, qui présente la singularité d’être à la foi bibliothèque d’envergure et café restaurant de charme. Andrea d’Ambra est accompagné d’Angelina, une charmante alsacienne arrivée depuis mars dernier parce qu’elle ne trouvait pas de travail. Elle a un master d’italien et avait la vocation pour enseigner, mais n’a pas réussi le concours final. Après avoir enchainé les petits boulots, elle est venue en Italie car elle pense que ce n’est pas pire en Italie du Nord qu’en Alsace. Elle est toujours en recherche d’emploi, mais c’est rapproché du Mouvement Cinq Etoiles.

Andrea nous explique comment est né ce mouvement. Meetup, une plateforme online d’échange a permis aux soutiens locaux de Beppe Grillo de s’organiser pour lutter dans un premier temps contre les parlementaires condamnés par la Justice et qui continuaient de siéger impunément au Parlement italien. Une initiative citoyenne avait été menée, traduite en loi contre ces excès. Cependant, juste après que la loi fut entrée en vigueur, Andrea nous expliqua qu’elle fut contournée par les députés en question. Ce fut là le lancement du mouvement qui, crée en 2006 à partir d’internet, a recueilli aux dernières élections législatives près de 25% des voix. Bien que ce score en fasse le premier parti d’Italie devant les partis traditionnels de droite comme de gauche, ils n’ont pu accéder au gouvernement. Andrea nous explique qu’ils ne souhaitent pas marchander leurs principes, leurs valeurs, leurs projets. Ils n’ont pas accepté d’alliance en vue de former une coalition pour arriver au pouvoir, car leur démarche n’est pas basée sur la stratégie électorale pure : pour Andrea et son mouvement, la politique doit être un acte volontaire, non une profession ad vitam aeternam. La droite et la gauche ont pactisé afin de barrer la route au Mouvement Cinq Etoiles, et ils ont propulsé Mattéo Renzi au pouvoir.

Andrea nous explique le mode de choix des candidats qui pour lui constitue l’un des plus démocratiques au monde. Tout citoyen peut présenter sa candidature lors de primaires sur internet s’il respecte trois conditions nécessaires : il doit accepter le principe de ne pas faire plus de deux mandats, ne pas détenir une carte d’un autre parti, et ne pas avoir de casier judiciaire. Andrea nous dit que c’est le mouvement en Italie qui compte le plus de femme et qui a la moyenne d’âge la plus jeune (entre 30 et 40 ans). La désignation des candidats officiels se fait par un vote sur internet. Andrea a quant à lui étudié à Naples, Aix en Provence et aujourd’hui à Trieste. Il parle parfaitement français. Il a connu Beppe Grillo dès 2006 car il avait été soutenu pour une pétition lancée par lui-même. Depuis, il entretient de bons contacts et s’est engagé plus encore depuis que le mouvement a été officiellement crée en 2011.

Ce mouvement compte 160 élus dans les deux chambres du Parlement sur 900 élus, dont 120 députés. Les cinq étoiles du mouvement représentent les grands objectifs affichés par leurs candidats : l’accès aux transports durables, l’accès à l’eau publique, le développement, l’environnement et la connectivité. Le dernier élément me surprend. Il m’explique que seul 50% des italiens ont accès à internet, ce qui place l’Italie à l’un des niveaux de connexion les plus bas du monde. Il m’explique qu’ayant étudié en France, beaucoup lui demandait pourquoi Berlusconi, lui qui avait tant de casseroles derrière lui, était constamment réélu par les italiens. Il m’expliqua que la population italienne ne disposait pas d’informations très diversifiées, et que les médias étaient soient détenus par la famille de Berlusconi, soit par le gouvernement italien qui n’a aucun intérêt à ce que la population se réveille. Le mouvement cinq étoiles, très présent sur la toile, entend libérer l’information pour que le citoyen italien puisse se faire sa propre opinion, en ayant des points de vue différents.

Le personnel du café San Marco, intrigué, vient nous apporter nos rafraîchissements que nous avions commandés. Face au regard curieux du serveur, je lui dis que je suis député français. Il ne me croit pas : je lui montre mon badge officiel. Il me demande spontanément ce que je fais en Italie. Je lui explique ma démarche alors que mes amis commencent à siroter leurs jus. Il repart rapidement afin de servir de nouveaux clients qui viennent d’arriver à une table voisine.

Je me tourne vers Andrea et Angelina et leur demande comment se passe les élections européennes en Italie. Ils me répondent que les italiens ont le sentiment d’avoir toute la pression de l’Allemagne sur leurs épaules, et que les italiens critiquent le spread de crédit, c’est-à-dire le différentiel du taux auquel l’Etat emprunte sur les marchés financiers. L’image de l’Europe est très centrée sur la crise économique et financière que traverse l’Italie. Le Mouvement Cinq Etoiles tente de remettre le débat au cœur des discussions sur l’Europe. À ce sujet, Andrea me dit que Beppe Grillo et son parti son souvent taxés de verser dans le populisme : tout ce qui est hors système devient populiste. Andrea exprime sa défiance à l’égard des hommes politiques traditionnels : certains ont fauté, mais ils restent en place, souvent au même poste. Ils s’accrochent au pouvoir sur lequel ils ont la main mise. Le Mouvement Cinq Etoiles espère voir au moins vingt de leurs candidats élus eurodéputés sur les soixante-quatorze sièges italiens.

Andrea me dit qu’en Italie, les gens attendent toujours qu’un leader viennent d’en haut afin de débloquer la situation. Mais Beppe Grillo n’est pas celui-là : il n’est pas candidat, il met son image et sa notoriété à disposition de jeunes et honnêtes candidats. Il souhaite que les citoyens comprennent qu’ils doivent être pleinement acteurs de la société.

Je lui demande comment ils gèrent leur mouvement et surtout les réseaux sociaux qui les a fait tant connaitre : seul 5 à 6 personnes gèrent le site internet du mouvement m’assure-t-il. Le mouvement est d’ailleurs financé par ses membres et ne veut pas recevoir de dotation publique : les députés et élus locaux reversent une partie de leurs indemnités afin de constituer un fond. Les campagnes électorales sont financées par des dons. Il m’assure que l’argent ne doit pas être au centre de la politique. Les autres partis politiques tentent de les imiter, me dit-il, mais il ironise en disant que les citoyens préfèrent toujours l’original à la pâle copie. Je lui demande comment faire envie de nouveau aux citoyens afin de faire avancer le projet européen. Il me répond qu’il lui semble absolument nécessaire de refonder l’Europe sur une base sociale sans un nivellement par le bas : il faut prendre les meilleurs exemples dans chaque pays et favoriser la fraternité des peuples européens.

Après trois heures de discussion intense avec ce couple passionnant, nous n’ignorons plus grand-chose du mouvement de Beppe Grillo, dont nous entendons décidément parler partout sur tous nos lieux d’échange. Il semble avoir damé dans l’imaginaire collectif le pion à Dany le Rouge et ses verts. Il tient tous ses meetings en plein air et dans des jardins ou sur des places publiques. D’ailleurs, Andrea nous invite à aller le rencontrer le 08 mai au soir à Naples, où il a ses attaches et où il tient a priori l’un de ses plus grands meetings de campagne. À Paris, Michael partage d’ailleurs cet avis, lui qui nous a recommandé depuis notre départ d’assister à ce type de réunion d’un caractère à la foi très ancien et nouveau.

Je raccompagnais Andrea D’Ambra, lorsque je me fis interpeller par une table voisine par une voix chaleureuse en italien. C’est un homme d’une bonne soixantaine d’année qui sirote son apéro avec trois autres comparses. Mes connaissances d’italien sont ainsi prises à froid et ne me permettent pas de comprendre ce qu’il me dit. J’appelle Paul-Antoine au secours qui traduit. « Je vous observe depuis deux bonnes heures, qu’est-ce que vous avez parlé sérieux, vous avez l’air d’un ministre, et je voulais savoir qui vous étiez ? » Je suis immédiatement invité à m’asseoir à leurs côtés, et à partager leur breuvage. Je leur demande s’ils sont tous d’origine italienne. L’un me répond : « Non, nous sommes tous mixés ! »

Giulio est retraité de l’import-export. Il a connu une trentaine d’années extrêmement fructueuses pour lui, les affaires et pour l’Italie. Je ne réussirai pas à savoir ce qu’il importait, pas plus que ce qu’il exportait. Mais son verdict tombe sans appel. « C’était il y a dix ans, c’était il y a un siècle. L’Italie était un grand pays. On pouvait faire de l’argent honnêtement. Aujourd’hui, tout est fini, je passe mon temps à payer taxes et impôts, plus personne ne se lance dans les affaires, et le pays s’enfonce. » Il me présente Sergio, ancien professeur d’histoire dans un des lycées de Trieste. Il estime qu’on enseigne plus et que nous ne connaissons plus suffisamment l’histoire qui pourtant relate comme un miroir l’avenir. Le troisième, Fabio, a été lui aussi dans l’import-export dans un niveau moins important que son ami, mais il est tout aussi discret sur ses affaires. Enfin, Rado, le boute-en-train de la bande, de forte corpulence, dissimulant à peine sa forte personnalité, fut d’abord infirmier à l’hôpital Lariboisière dans le dixième arrondissement parisien. Il a 70 ans et vient de prendre sa retraite, et était il y a deux ans encore un très bon chirurgien en neurologie reconnu en Italie. Le cerveau ne semblant pas avoir de secret pour lui, je lui soumets le cas de la fille de l’un de mes amis qui a été victime d’un très violent traumatisme crânien. Il me fait décrire en détail ce que je sais de l’accident et l’état actuel de la patiente, les progrès enregistrés, et il termine formel : « elle s’en sortira. » Seul Sergio est sûr d’aller voter : ses deux filles sont professeures d’italien et de russe. Ayant voyagé, Il a travaillé aussi dans un grand hôpital de Moscou, et conserve manifestement des relations très étroites avec des amis russes. Il dit comprendre du reste la position de Poutine en Ukraine qu’il considère comme un grand chef d’état. Imaginez me dit-il que la Russie vienne prendre position en Belgique, que dirait la France ? Le seul sur d’aller voter est Giulio. Ses deux filles sont professeures : l’une a épousé un professeur de russe et ils enseignent tous les deux à Nice. L’autre a épousé un ingénieur slovène et elle enseigne à Ljubljana. « L’Europe garanti la paix » dit-il « un point c’est tout. J’irai voter pour la paix et mes filles aussi ». Quant aux autres, ils considèrent que l’Europe a enlevé tout son dynamisme à l’Italie qui ne s’en remet plus qu’à Bruxelles et à l’Allemagne. Elle a hotté toute inspiration et toute volonté aux élites italiennes et en particulier à ses dirigeants politiques qui n’en possédaient pourtant déjà pas beaucoup. L’Europe anesthésie les peuples, analyse le professeur d’histoire. Nos nations ont trop d’histoire pour en être privées. Les grands empires s’écroulent toujours, l’erreur de l’Europe, c’est de vouloir s’ériger en empire : Il ne votera pas. Ils nous saluent très chaleureusement et auraient même souhaités que nous restions diner avec eux : « avec vous au moins on peut parler sans se prendre la tête de choses sérieuses. La nuit enveloppe maintenant Trieste. Alain, Paul-Antoine et moi-même décidons de passer à l’hôtel rapidement afin de nous décharger de nos sacs à dos et d’être plus libre de nos mouvements. Nous nous rendons dans un restaurant italien sur les quais : chacun commande, nous mangeons tranquillement, puis échangeons avec le personnel. Un jeune homme, serveur, se met en colère : ici le prix du logement a explosé, et il est impossible même pour des personnes qui travaillent de payer leur loyer, et encore moins d’acheter des biens immobiliers. La pression est énorme. L’Europe est accusée. Il me promet de nous écrire pour nous décrire la situation plus longuement. Nous prenons une photo afin de la lui envoyer le lendemain matin. La discussion s’engage ensuite avec le patron de l’établissement. La grande ville de Trieste s’écroule selon eux. Mais ils iront voter car ils vivent essentiellement du tourisme.

Toute la journée, il nous été recommandé de nous rendre dans la soirée sur la piazza della Unita. Elle n’est qu’à un kilomètre à pieds. Nous nous y rendons. C’est une place magnifique. Il n’y a plus beaucoup de monde à cette heure-ci. Les gens échangent par petits groupes. Nous sommes très fatigués. Nous décidons d’aller nous coucher.

Nous croisons sur le chemin du retour vers l’hôtel deux jeunes femmes employées dans une grande surface comme agent d’entretien. Elles rentrent d’une soirée chez des amis. Il est minuit et demi. Elles me disent ne pas se sentir concernées par l’Europe. La situation économique est difficile pour ces deux femmes qui me disent ne pas avoir assez pour se loger. Elles habitent toutes les deux dans une petite pièce, afin de partager leur loyer de 550 euros.

Nous poussons les portes de l’hôtel, montons et nous enfonçons chacun dans notre lit simple, emportés rapidement par un lourd sommeil.

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